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La BCE envisage d'émettre l'euro directement sur la blockchain

Lors du récent symposium de Jackson Hole, la Banque centrale européenne a réaffirmé sa volonté de numériser directement la monnaie centrale sur des registres distribués. Cette initiative vise à sécuriser le règlement des transactions interbancaires tout en encadrant l'essor des jetons privés adossés au dollar.

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La BCE face à la domination des jetons privés

La Banque centrale européenne (BCE, l'institution chargée de la politique monétaire de la zone euro) souhaite franchir un cap décisif dans la modernisation des infrastructures financières. Intervenant lors du symposium de Jackson Hole (la réunion annuelle des principaux banquiers centraux mondiaux), Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE, s'est prononcée en faveur d'une émission directe d'euros sur une blockchain (une technologie de stockage et de transmission d'informations sécurisée et décentralisée). Cette démarche concerne spécifiquement la monnaie de banque centrale, c'est-à-dire les liquidités utilisées par les établissements bancaires pour régler leurs transactions réciproques, et non les comptes de dépôt des particuliers.

Cette prise de position intervient dans un contexte d'asymétrie marquée sur le marché des stablecoins (des actifs numériques conçus pour conserver une valeur stable en s'adossant à une monnaie traditionnelle). Selon les données de DeFiLlama, les stablecoins adossés au dollar américain représentent environ 304 milliards de dollars en circulation, contre moins de 1 milliard d'euros pour leurs équivalents en monnaie européenne. Pour la BCE, abandonner le règlement des marchés numérisés à des jetons privés exposerait la zone euro à une dépendance financière envers le dollar.

Pourquoi les jetons privés ne remplacent pas la monnaie centrale

Selon les analyses présentées par Isabel Schnabel, si un stablecoin peut être conçu pour offrir des garanties de sécurité élevées, il ne peut pas se substituer à la monnaie émise par une banque centrale en période de crise d'illiquidité (un manque soudain de liquidités disponibles sur les marchés). En cas de panique financière, l'émetteur d'un jeton privé est incapable de créer de la monnaie supplémentaire pour répondre aux demandes de remboursement immédiates.

« Les stablecoins doivent être appréhendés comme des compléments à la monnaie de banque centrale, et non comme des substituts », a souligné Isabel Schnabel dans son intervention.

Ce constat s'appuie sur le précédent historique de la panique bancaire de 1907 aux États-Unis, époque où la masse monétaire était contrainte par les réserves d'obligations d'État des banques, avant la création de la Réserve fédérale (la banque centrale américaine) en 1913.

Le projet Pontes entre en phase opérationnelle

Pour concrétiser cette vision, la BCE lancera le mois prochain le projet Pontes. Ce dispositif reliera directement TARGET Services (l'infrastructure de paiement de la zone euro qui permet le règlement en temps réel des transactions de gros) aux plateformes de marché basées sur la blockchain. Une phase de test préalable, menée entre mai et novembre 2024, a réuni 64 institutions réparties dans 9 juridictions. Ces essais ont permis de réaliser 58 cas d'usage pour un montant total de près de 1,6 milliard d'euros réglés en monnaie centrale.

Pour structurer cette infrastructure, la BCE a évalué trois options techniques :

  • L'émission directe de jetons par la banque centrale sur un registre distribué ;
  • L'établissement d'une passerelle reliant les systèmes de paiement existants aux blockchains de marché ;
  • La délégation à une entreprise privée de la tokenisation (la conversion d'un actif réel en jeton numérique) des réserves via un compte omnibus.

Ce que cela change pour le marché et les épargnants

Isabel Schnabel privilégie la première option, jugée indispensable pour permettre à la BCE d'exécuter des opérations de repo (des prises en pension permettant l'échange temporaire de liquidités contre des titres financiers) directement par le biais de smart contracts (des programmes informatiques autonomes s'exécutant sur une blockchain). Parallèlement, le projet d'étude Appia examine la pertinence d'utiliser un registre partagé unique ou une pluralité de blockchains interconnectées.

Pour l'épargnant qui investit sur des actions ou des ETF (des fonds indiciels cotés en bourse), cette transformation des infrastructures de marché ne modifie pas le fonctionnement direct du PEA (Plan d'épargne en actions). En revanche, l'ouverture de marchés tokenisés — comme l'illustre l'attribution en France de la première licence d'échanges tokenisés à l'entreprise Lise — facilite l'accès des petites structures financières aux transactions de marché. L'objectif global de la BCE est de garantir la fluidité et la souveraineté du règlement des titres financiers européens à mesure que les bourses basculent vers des technologies de registres distribués.